Berlin, Colloque

Sandrine Aumercier et Frank Grohmann,
Psychoanalytische Bibliothek, Berlin, psybi-berlin.de
Lis Haugaard et Osvaldo Cariola,
Freuds Agora, Copenhague, freudsagora.dk

Biennale de la psychanalyse
à partir du travail de René Lew

Place et raison de la pulsion de mort dans le schématisme de la psychanalyse

les 7, 8, 9 et 10 juin 2019

L’enjeu actuel pour la psychanalyse est de rendre compte de son caractère de science imprédicative, car l’anticipation, centrale dans l’expérience et la théorie analytiques, en dépend (pas d’anticipation sans imprédicativité, en effet). Cependant la dite anticipation n’a rien de prédictif. Elle concerne avant tout la supposition, fondatrice en ce que l’après-coup récursif la confirme dans son absence opératoire. Voilà pourquoi le rêve, au dire de Freud, confirme bien un désir inconscient sans pour autant donner accès à une quelconque mantique.

Mais c’est aussi souligner l’importance de la pulsion de mort en l’affaire, car c’est depuis son inflexion dialectique, créatrice par le biais de la déconstruction (et non point de la « destruction »), qu’elle s’en trouve relancer la libido en tant que fonction primordiale. Mais a-t-on dit ce qu’il fallait (sollen) sur cette pulsion ?

Dans l’imprédicativité qui nous concerne dans la psychanalyse (car il y en a assurément plusieurs), il ne s’agit pas de ce qu’on prend pour une « définition auto-référentielle » (par exemple du signifiant dont l’imprédicativité n’a rien d’auto-référentiel), mais d’une fonction qui promeut surtout l’émergence d’un Autre, en tant que lieu complexe — c’est-à-dire d’une structure fonctionnant avec de multiples causalités, interchangeables selon la configuration que l’on cherchera à situer comme donnée, mais qui par l’action d’une causalité efficiente (donc fonctionnelle) renouvelle constamment son ouverture. Voilà à mon avis le travail de la récursivité. D’où l’intérêt de la théorie freudienne à établir le parcours précis par où la libido détermine son chemin (c’est le projet de l’Entwiklungsgeschichte de nos aînés), à savoir les modalités d’émergence, d’intrication et désintrication qui caractérisent les pulsions quand on veut bien les définir. Intérêt qui tient au fait que c’est dans le parcours lui-même que l’extension de l’espace dont le sujet dispose s’établit, et du coup les conditions selon lesquelles un symptôme y devienne pathologique ou pas.

Ceci explique aussi pourquoi Freud insiste à considérer le refoulement (c’est-à-dire l’inconscient) et la régression (c’est-à-dire la libido), chacun de son côté (voir G.W. XI, p. 354, par exemple — Freud dit même qu’il faut se faire à l’idée qu’il n’y a pas de rapport entre la sexualité et le concept de refoulement !). Puisque la question pour lui est plutôt de savoir par quel biais l’agencement entre l’inconscient (la Vorstellung) et le ça (l’Affekt) s’organise, car c’est justement selon ses variations que la structuration (il parle ici de disposition) de l’économie sexuelle pointe la position subjective. D’où l’importance de la pulsion et de ses avatars comme plaque tournante des jouissances ainsi produites.

L’étrange ce n’est pas qu’il puisse y avoir des réseaux signifiants (voir le Vorstellungskomplex dont Freud parlait déjà dans sa Contribution à une conception des aphasies de 1891), l’étrange, c’est l’émergence de la signifiance comme système anticipatoire (ce qui, à mon avis, est exactement la même question que celle que Lacan se pose autour du « Il y a de l’Un »). Car ce réseau-là est parfaitement computable en termes machiniques (c’est un « système compliqué, mais simple », dirait Robert Rosen), tandis que la signifiance/libido elle ne l’est pas (car elle répond à un agencement complexe). Là, malgré toutes les tentatives auxquelles on se heurte, on ne peut pas se passer d’un abord fonctionnel, et pour le coup imprédicatif du problème.

Au fond, avec l’introduction des termes de « récursivité », d’« imprédicativité », voire de « prédicativité » dans le domaine de la psychanalyse, nous sommes maintenant peut-être en mesure de reprendre la question de la métapsychologie là où Freud a dû l’abandonner du fait d’un schématisme insuffisant. Ou plutôt : les termes que René Lew nous propose nous donnent la possibilité de repenser la difficulté selon d’autres critères, en dépassant le contexte newtonien dans lequel Freud se situait (et pareillement Lacan, à sa façon) — mais c’est que Bohr comme Einstein étaient newtoniens eux-mêmes. Les termes mêmes que la métapsychologie utilise : « topique », « dynamique » et « économie » restent ainsi enracinés dans un horizon newtonien, faisant état du rapport entre état, force et mouvement : ils font loi, mais ne nous conviennent pas pour changer de niveau d’appréhension des réels ― voire les construire comme Lacan y invite ―, afin que s’en ouvre (depuis la fonction de celle-ci) un accès à l’inconscient. La question de la pulsion de mort se trouve dès lors égarée dans ces présentations. Voilà pourquoi la reprise de cette problématique nous demande de requestionner tout autant les fondements de la psychanalyse eux-mêmes. Car si nous arrivions à saisir comment la libido, la pulsion de vie et la pulsion de mort, par exemple (mais tout autant la topique, la dynamique et l’économie elles-mêmes), ne sont pas à concevoir comme des états (avec une « mécanique », « dynamique », etc., en soi), mais comme des « transitions de phase » toujours en devenir, en constante construction-déconstruction, avec un ancrage obligé mais non fixé (ce qui nous contraint à nous avancer dans la conceptualisation de l’espace ainsi produit), bref : non pas comme des fonctions d’un appareil (n’en déplaise à Freud), mais comme un système vivant fondé sur des fonctions en changement, alors nous serions en mesure d’établir une « métapsychologie » (René Lew dirait plutôt, plus modeste, un « organon » mobile) pour la psychanalyse, avec des conséquences radicales (malgré leur simplicité) vis-à-vis de sa pratique et sa théorie, soit son éthique et sa politique.

Central dans ce changement, on trouverait sans doute, j’en suis certain, le concept de récursivité et ses conséquences. Une des métaphores imagées que Jean-Yves Girard aime bien utiliser, c’est celui de Xerxès qui fait fouetter la mer pour avoir désobéi à ses desseins. Selon lui, c’est là la position d’un certain positivisme qui n’accepte pas de voir ses propositions mises en défaut. Par exemple dans son insistance à vouloir mettre le fait quantique sous la botte d’une logique prédicative qui ne l’assume pas. Girard propose au contraire qu’au lieu d’essayer de « logifier » le quantique il vaudrait mieux voir comment on peut « quantifier » la logique et étudier ce que ça donne. Il est sûr qu’en agissant ainsi on trouverait de bonnes raisons de s’occuper de l’imprédicativité et du coup un nouvel usage de la recursivité, et de là (pour nous) de la pulsion de mort. En tout cas, j’aime bien la proposition qu’il amène (une simple petite idée, semble-t-il) dans son « Between logic and quantic : a tract », de 2004, où il considère la possibilité d’entendre l’extensionalité en termes de rupture du paquet d’ondes. Un questionnement qui sûrement pourrait nous aider à aérer notre propre cogitation en la matière.

Un point encore et non des moindres : la pulsion de mort ouvre à la conjonction, au contournement de leur opposition, de la jouissance phallique et de la jouissance de l’Autre : qui rend possible l’impératif de jouissance depuis sa négativité (c’est celle qu’il ne faudrait pas).

Tout cela simplement pour inviter les amis et amies à venir a Berlin discuter des raisons et conséquences philosophiques, logiques, topologiques ou autres (impliquant notre conception de la biologie comme de la politique, entre autres exemples) qu’induit le positionnement de la psychanalyse parmi les sciences imprédicatives, autrement dit des fondements freudiens de la récursivité et, en particulier, refoulements et pulsions comme imprédicatifs.

Osvaldo Cariola

Les dates :
Pentecôte 2019, les 7-10 juin 2019

Programme

Vendredi 7 juin, après-midi
16:00     Ouverture et bienvenue
16:30     Osvaldo Cariola, Vorstellungskomplexen 2.0
17:00     Juan Sebastian Rosero, Lacan avec Peirce : Les modes d’être des signifiants
17:30     Discussion
(18:30 -19:30 Pause)
19:30     René Lew, Poétique de la pulsion de mort : le rythme nycthéméral de la vie et de la mort selon Freud
Discussion

Samedi 8 juin, matin
09:00    Frank Grohmann, La “libidométrie” revisitée
09:30    Bernard Hubert, La pulsion de mort dans l’autisme et sa mise en oeuvre dans le processus de symbolisation
10:00    Discussion
(10:30 Pause)
11:00    Amîn Hadj-Mouri, Le sujet : creuset des pulsions de vie et de mort ?
11:30    Pierre Pitigliano, Narcissisme et hospitalité
12:00    Discussion

Samedi 8 juin, après-midi
14:30    Lis HaugaardChant funèbre des mères à Athènes : pulsion de mort et démocratie.
15:00    Maryan Benmansour,Écrire poétiquement, la mort.
15:30    Discussion
(16:00 Pause)
16:30    Abdou Belkacem, À mourir de rire.
17:00    Pierre Smet, « La civilisation contre la culture » selon René Lew
17:30    Discussion

Dimanche 9 juin, matin
09:00    Frédéric Dahan, D’un des-réels qui ne procède pas du symbolique
09:30    Sandrine Aumercier, Pulsion de mort, entropie, jouissance
10:00    Discussion
(10:30 Pause)
11:00    Laurits Lauritsen, La récursivité — Jenseits la fonction
11:30    Marc Saint-Paul, Théorie dynamique thomienne (éléments) et schématisme de la psychanalyse
12:00    Discussion

Dimanche 9 juin, après-midi
14:30    Jean-Charles Cordonnier, N’en déplaise à Freud
15:00    Sarah Schulmann, Rater encore, rater mieux
15:30    Discussion
(16:00 Pause)
16:30    Jeanne Lafont, Les enjeux entre local et global : jouissance et pulsion de mort
17:00    Emmanuel Brassat, Qu’est-ce donc que situer la pulsion de mort dans le corps des
sujets humains ?
17:30    Discussion

Lundi 10 juin, matin
09:30    Enrique Tenenbaum, Atemporalité / Anachronisme Refoulement / Régression
10:00    Discussion
(10:30 pause)
11:00    René Lew,Les choix lacaniens de Freud
Discussion et clôture

Lieu, horaires, inscription
Die psychoanalytische Bibliothek (PsyBi), 10623 Berlin-Charlottenburg Hardenbergstraße 9. Participation aux frais : 30€.
La salle retenue n’accepte que 50 personnes. Merci aux divers participants de faire connaître leur intention avant la fin octobre, afin de savoir si l’on doit avoir recours à une autre salle.

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