Paris, Colloque

Lysimaque
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Les négations lacaniennes
et la pratique psychanalytique des jouissances

les 6 et 7 février 2021

Un lien du symptôme au concept et du schématisme de celui-ci à la pratique psychanalytique court d’un bout à l’autre de l’œuvre de Lacan.1 Un tel lien est d’abord constitué de négations, en elles-mêmes complexes chez Lacan. Par exemple : « […] s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là » (Encore, texte établi, Seuil, p. 56).2 Mais ce sont précisément ces négations qui dynamisent les complexes freudiens. C’est pourquoi nous les prendrons en considération — et plutôt dans leur différence — pour les impliquer dans les choix inhérents à une pratique proprement freudienne comme Lacan en fait procéder les avancées de la psychanalyse. En particulier en intégrant le schématisme des jouissances dans une explicitation de la pratique.

Si l’on conçoit la jouissance (phallique nommément) dans sa fonction existentielle pour le sujet de la parole, quel lien s’établit-il donc, depuis la mise en jeu de la parole (dans la cure, dans la passe, en cartel…), entre jouissance et pratique psychanalytique ?
Cela pourrait sembler aller de soi — le signifiant étant la substance jouissante par excellence — que l’on réfère ainsi la jouissance à la pratique du signifiant, d’abord dans la cure psychanalytique. Mais cette structure « substantielle » est d’abord récursive. Aussi se doit-on d’en juger dans toute cure psychanalytique. C’est donc poser la question du mode d’organisation pratique de la représentance freudienne comme Bejahung primaire. Le lien de la matière au signifiant peut en effet se dire ainsi : même si, matériellement, l’homme ne peut s’élever du sol en tirant lui-même ses propres cheveux3, le signifiant quant à lui se définit, se dynamise, s’avère productif en se tirant en avant depuis ce que cet en-avant avait déjà nécessité d’antériorité en n’étant que supposé.
Bien au-delà de cet argument sans exhaustion de la question, ce colloque fera fonds sur le lien entre négations et jouissances. C’est pourquoi j’avance déjà une option possible relative à un tel lien.

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La jouissance — en dehors de la biologie et pour la définir à ma façon — est le passage subjectalisé de la lettre au signifiant. Le sujet jouit par conséquent d’être la métaphore du lien signifiant qui n’est induit que par le littoral que la lettre organise. (Ici c’est le symbolique qui vaut l’organique, pas le réel du corps — malgré leurs liens.)4
Le phallus est cette récursivité — de là sa présentation comme évidé : d’où le complexe de castration — d’une lettre (conséquente) venant sur une autre (antécédente) qui dépend de la première par rétrogrédience.

La jouissance phallique est cette organisation imprédicative des « choses ». Par opposition la jouissance de l’Autre est leur organisation prédicative — non sans lien de négation entre ces jouissances. Quand Lacan avance donc que « s’il y avait une autre jouissance que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là », c’est assurément la négativité se présentant au sein de l’imprédicativité (depuis la récursivité comme conditionnelle irréelle, i. e. hypothétique) qui spécifie la jouissance de l’Autre. Celle-ci est donc « l’envers » (prédicatif) du vide opératoire de la jouissance phallique.
La lettre trouve là dans le soubassement (Niederschrift) que/qui constitue l’Autre sa raison d’attachement récursif à une autre lettre, attachement d’où émerge le signifiant. La récursivité est ici déterminante.

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Au total il s’agit d’inventer une logique pour la psychanalyse à partir de celle(s) de Lacan
— depuis les négations,
— depuis les connecteurs binaires ou ternaires,
— depuis la topologie des graphes, des surfaces et des nœuds,
— depuis les artefacts des immersions topologiques,
— comme participant du réel, de l’imaginaire et/ou du symbolique.

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Prenons maintenant en considération le travail que suggère Lacan à cet égard.
Les négations questionnées et mises en œuvre par Lacan — au-delà des négations étudiées par Freud — sont nombreuses, de divers modes et touchant de multiples cibles.5 Il n’est pas question d’en faire l’inventaire ici, mais toutes présentent un intérêt certain, si on repère comment les manier dans les cures, comment défaire leur incidence éventuellement pathogène sur le sujet, comment fonder sur leur discordance un monde à construire, sachant que les négations induisent dans leur diversité telle ou telle position de sujet. Autrement dit, chacun des intervenants à ce colloque est invité à les aborder par un angle de vue selon l’impact que la négation en cause peut avoir, selon sa consistance et le domaine dans lequel elle entre, y compris en termes de déconstruction existentielle du monde.
Un seul exemple peut suffire à donner l’axe de ce colloque oscillant entre négations et jouissances. Il s’agit de la séance du 13 février 1973 du séminaire Encore. Et il n’est pas inutile, même dans cet argument, de s’y attarder. (Par commodité d’accès, les citations qui suivent sont tirées du texte établi publié au Seuil. Les négations qui interviennent dans cet exemple apparaîtront en italiques dans ce qui suit.)
« Tous les besoins de l’être parlant sont contaminés [ambiguïté liant la métonymie et l’infection, celle-ci valant comme négative] par le fait d’être impliqués dans une autre satisfaction à quoi ils peuvent faire défaut » (p. 49).
« L’autre satisfaction, […], c’est ce qui se satisfait au niveau de l’inconscient — et pour autant que quelque chose s’y dit et ne s’y dit pas » (ibid.). D’emblée cette autre satisfaction [présentant le caractère négatif de ne pas être « celle-ci », disons] est dite dépendre de la jouissance. Ce sont là les premiers pas de Lacan vers cette autre jouissance qui est aussi jouissance de l’Autre.
Poursuivons sur les références négatives, mises en série.
(pp. 50-51).
« Il n’est pas forcé du tout qu’Aristote ce soit impensable.
[…]
Je m’y suis refusé.
[…]
Il ne faut pas convaincre…
[…]
Il n’y a pas de raison de ne pas se mettre à l’épreuve…
[…]
La culture en tant que distincte de la société, ça n’existe pas.
[…]
Il ne faut pas s’étonner…
[…]
… le discours que j’essaye, moi, d’amener au jour, il ne vous est pas tout de suite accessible de l’entendre… »
De là Lacan en vient à ce que nous pouvons souligner comme thématique de ce colloque :
« … la question « d’où est-ce que ça les satisfait ? » [les commentateurs d’Aristote] n’est traduisible que de cette façon : « où est-ce qu’il y aurait eu faute à une certaine jouissance ? » (p. 52). Lacan poursuit : « faute, défaut, quelque chose qui ne va pas, quelque chose dérape… »
Nous sommes dans le vif de la question — sans ce vif, pas de jouissance. (Et c’est un exemple de négation rapportable à la jouissance, que nous aurions à travailler.)
« … peut-être la jouissance montre-t-elle qu’en elle-même elle est en défaut » (ibid.).
« Ça ne veut pas dire que la jouissance est antérieure à la réalité. »
[…]
« … ce n’est pas parce qu’un processus est dit primaire — … — qu’il apparaît le premier » (p. 53).
« Le processus du Lust-Ich est peut-être primaire […], mais il n’est certainement pas le premier. »
« … l’univers, c’est là où, de dire, tout réussit […] réussit à faire rater le rapport sexuel de la façon mâle. »
« … de la façon femelle, ça s’élabore du pas-tout » (p. 54).
« … si le rapport sexuel n’existe pas, il n’y a pas de dames. »
« … c’est de l’élaboration du pas-tout qu’il s’agit de frayer la voie. »
« Ce ratage [du rapport sexuel] est la seule forme de réalisation de ce rapport si […] il n’y a pas de rapport sexuel. »
« … pas-tout réussit, ça rate » (p. 55).
« Le ratage, c’est l’objet. »
«  — équivoque entre « faillir » et « falloir » — la jouissance qu’il faut est à traduire « la jouissance qu’il ne faut pas ». »
« … l’impossible… ne cesse pas de ne pas s’écrire… Ce qui se produit, c’est la jouissance qu’il ne faudrait pas. »
Etc. — voilà en citations de Lacan de quoi appâter l’auditoire — peut-on espérer.
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À quoi j’ajouterai quelque précision à ma façon.
La structure fondamentale de toute négation reprend le schématisme de la récursivité-imprédicativité vis-à-vis de la prédicativité. Ainsi, à utiliser le schéma borro-projectif,

on peut repositionner les constituants de toute négation

— étant entendu que négativité et positivité y sont indiscernables, malgré leur non-rapport et à cause de lui.
Les jouissances fondent dans cette récursivité et contre elle — selon les modes par lesquels le sujet y a trait et s’inscrit dans la structure — la raison même (castration, fonction Père) de l’émergence du narcissisme subjectif primordial impliquant une présence de l’absence.

Et cette présence de l’absence met en continuité ces termes sinon simplement opposés par ce qui pourrait n’être qu’un non-rapport entre affirmation et négation, s’il n’y avait pas moyen de passer outre récursivement leur opposition. Cela signifie : en sortant du schéma classique du tiers exclu. Car, dans la parole, le tiers est toujours là (quelle que soit l’acception de ce terme), évident (dans la passe) ou pas (dans la cure).

____________
1R.L., Émergence des fonctions subjectives en symptôme, Lysimaque, 2020.
2R.L., Récursivité des négations. Les négations lacaniennes, Lysimaque, 2021.
3 Tiré de Liu Cixin, Le problème à trois corps, trad. fse Actes Sud.
4 Et j’entends bien que cette question des modes de liens (rapports, relations, fonctions, articulations, etc.) appelle à s’expliciter dans sa diversité au travers du travail à venir. Voir déjà R.L., Politique du corps et de l’écriture, Lysimaque, 2015.
5 Voir R.L., Récursivité des négations. Les négations lacaniennes, Lysimaque, 2021.

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Premiers intervenants annoncés
par ordre alphabétique

— Abdou Belkacem
— Nestor Braunstein (s. r.)
— Osvaldo Cariola
— Jean-Charles Cordonnier : L’expérience des négations
— Augustin Giovannoni
— Amîn Hadj-Mouri
— René Lew
— Pierre Pitigliano
— Marc Saint-Paul : Ilniapa
— Pierre Smet

Dates, horaires, lieu, inscription
Le samedi 6 et le dimanche 7 février 2021 à 9h30 et à 14h,
à Notre Dame de Bon Secours (salle polyvalente),
68 rue des Plantes, 75014 Paris.
PAF : 80 € à l’ordre de l’association de la lysimaque, 7 bd de Denain, 75010 Paris (entrée libre pour les étudiants et les demandeurs d’emploi).

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