Paris, Séminaire

Osvaldo Cariola
Marc Saint-Paul
René Lew
06 12 12 85 97

L’engagement de la psychanalyse (XXXIII)

Sur la nature délirante du capitalisme

« Tout ordre, tout discours, qui s’apparente du capitalisme
laisse de côté ce que nous appellerons simplement — les choses de l’amour. »
J. Lacan, Le savoir du psychanalyste,
le 6 janvier 1970.

Depuis toujours, on s’est étonné de ladite « résilience » du capitalisme, de ce qu’on a appelé sa capacité à se sortir des crises qui régulièrement ont marqué son devenir. Ce n’est qu’au fur et à mesure qu’on s’est rendu compte qu’il s’agissait plutôt d’une fuite en avant, que le système en question résolvait ses problèmes en englobant encore plus de populations, de territoires et d’espèces inertes ou vivantes, pour ainsi réaliser son dessein : la croissance d’encore plus d’objets-valeurs.
Ceci a fonctionné jusqu’à la crise suivante, qui, a son tour, est revenue de plus en plus souvent pour finalement arriver (depuis 2008, sinon avant) à un état de crise généralisé.
Paradoxalement, la crise a toujours consisté en un surplus de valeur impossible à réinvestir. Situation qui a été surmontée soit par la destruction massive de biens, soit par l’introduction de nouvelles technologies, soit par la sujétion de secteurs du monde encore non (ou mal) intégrés à la civilisation de l’argent.
Le nommé néolibéralisme a été (jusqu’à maintenant ?) la dernière étape dans ce processus. Sa particularité a consisté en l’hégémonie absolue du capital financier, la construction d’un système impérialiste totalisant anonyme et situé en dehors des États et des populations (c’est la « globalisation »), soutenu par les multinationales et à la recherche effrénée d’une capitalisation toujours en défaut, car ce régime-là ne fait que détruire justement ce qui par définition est la seule chose qui permet de créer de la valeur, à savoir la force de travail. C’est pour cela que le néolibéralisme s’est attaqué aux secteurs encore susceptibles de lui apporter des bénéfices : les enclaves de capital passif — soit la société civile construite à force de luttes citoyennes (éducation, santé, droits sociaux, etc.), soit encore la spéculation immobilière, sans parler de la déprédation écologique qui ne voit dans l’environnement que matières premières.
Or toutes ces possibilités de capitalisation sont aujourd’hui objectivement closes. Et à moins qu’on s’embarque dans les projets délirants proposés actuellement (comme la conquête de Mars, les solutions « end-of-pipe », « Climate engineering » et d’autres du même ordre), il semble que la cloche du capitalisme a bel et bien sonné l’arrêt de son expansion.
On est en tout cas dans un moment incertain de l’histoire. Mais ceci nous permet au moins d’étudier la structure du phénomène dont maintenant on voit se déchirer le voile. Car ce qui dans les années 80 se présentait comme la victoire inéluctable du capitalisme, se montrait déjà vers la fin du siècle comme une destruction économique et sociale irréversible, puisque le dit « marché mondial » ne tient pas la route à cause de la même révolution industrielle qui le met en place. Le numérique a sans doute contribué profondément au passage de l’économie-monde (Braudel) au World-system (Wallenstein), mais avec le corollaire d’une destruction massive de postes de travail et donc de la vraie force productive de valeur réelle. D’où le détachement du marché du capital de l’économie réelle et la désubstantialisation radicale de l’argent. La valeur devient désormais foncièrement fictive.
Ce qu’il nous faut réaliser est qu’à la base de la combinaison inédite de 1) crise sanitaire, 2) catastrophe écologique, 3) collapsus économique et 4) dissolution de la prestidigitation numérique qu’on subit en ce moment, on trouve à proprement parler la rupture d’une fiction qu’on ne peut appeler autrement que délirante, car son éclatement montre ce qu’elle a toujours été : une rationalisation morbide. Pour saisir les effets subjectifs d’un tel collapsus il nous faut étudier pas à pas chacun des points ici nommés. Car c’est la structure fondamentale qui les réunit qui suscite notre intérêt.
Pour nous analystes, cela nous interpelle au plus haut degré, puisque l’ébranlement de cette fictionnalité nous renvoie à la figure le proton pseudos freudien et tout ce qui en découle. Car qu’est-ce finalement que la valeur et quel sens, voire signification, donner à sa réalité ? Dans quelle mesure peut-on maintenir la distinction entre « valeur d’usage » et « valeur d’échange » telles quelles, après que la valeur elle-même se montre comme objet fétiche majeur (voir la discussion que la Wertkritik souleva à cet égard).
Mais au fond, et au-delà de la question du rapport entre la Mehrwert et le plus-de-jouir (je veux dire : comme sa condition de possibilité), on est confronté à une discussion essentielle quant au statut de l’hypothèse, tellement décisive, elle, dans nos cogitations.
Car le capitalisme, et en particulier sa version néolibérale, semble se caractériser par une annulation de l’hypothétique en tant que mise en acte engendrant une fonction en intension —hypothèse qui s’actualise donc extensionnellement dans des formes qui évitent un dérapage en termes de facticités, qui l’évitent par leur retour rétrogrédient sur l’intension,

à savoir, dans notre rude terminologie,

annulation de l’hypothétique donc, laquelle promeut ainsi une fictionnalité qui n’engendre pas le sujet, mais qui plus est produit une itération à l’infini qui l’annule. Ce qui, à mon avis, et pour l’instant (c’est à travailler) implique de réfléchir au moins à ces quatre questions (avec un barrage à l’intensionnalité et un penchant inexorable à la facticité) :

D’où la prolétarisation absolue dans laquelle le néolibéralisme enferme le sujet, car le parasitage mental, que le dispositif en question provoque, se paye avec la perte du temps subjectif.

C’est la démarche essentiellement spéculative dans laquelle le capitalisme financier s’est confiné (les transactions promues hic et nunc à la milliseconde se font en fonction d’emprunts hypothécaires sur la base du gain supposé à venir, gain qui n’arrive strictement jamais, mais dont la supposition (spéculation plutôt, au sens propre) permet de relancer la donne par le moyen de nouveaux emprunts, qui à leur tour…, etc.). Cette démarche pervertit la dialectique de la structure d’échange subjectivante, en introduisant un barrage sur le retour sur l’intension, et donc en basant la seule itération sur une hypothétique faussée (le futur déjà utilisé), comme fausse sortie envisageable. Un tel délestage ne laisse pas de creuser la dérive dans les facticités.
Étudier toutes les conséquences d’un pareil dérapage peut aussi apporter un éclaircissement sur la pertinence de notre conceptualisation.

Osvaldo Cariola,
le 7 mai 2020

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Le thème « Fonction et champ de la parole et du langage » est certainement un peu spécifique — mais en même temps c’est un thème qui paraît assez central ou nodal, fondamental ou radical, pour Lacan dès 1953, pour et de la psychanalyse. Chercher à s’y maintenir, à le faire produire du nouveau mieux étayé, mieux étayant, c’est peut-être tenter d’œuvrer depuis ce que la psychanalyse a de plus crucial à apporter aux autres discours.
Cela peut être aussi un prérequis pour aborder, depuis la psychanalyse, la question d’une révolution, qui ne procède pas de la dénonciation des systèmes existants (conduisant à leur « renforcement » – Lacan, in « Télévision » III), mais qui « forge » les outils (théoriques, conceptuels, ..) pour une alternative véritablement capable de durer, de fonctionner de manière un peu moins invivable durablement avec les autres discours.
Sans oublier que pour adresser la question du discours du capitaliste, Lacan évoquait un autre discours que celui de la psychanalyse, un (énigmatique ?) discours PESTE, « tout entier voué, enfin, au service du discours capitaliste » (je suppose que ce « service » est ironique, qu’il s’entendait comme une figure anti-phrastique dans la prosodie de Lacan ce jour-là, le 12 mai 1972, à Milan).

Marc Saint-Paul,
le 7 mai 2020

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Mon texte précédent pointe ce qui, à mon sens au moins, concerne le cœur du problème : la rationalité morbide que contient l’idée d’anticipation que le capitalisme promeut. En disant « anticipation », je mets en balance tout ce qui a été travaillé ces dernières années en termes de « systèmes dynamiques » et « systèmes complexes ». Car c’est ou l’un ou l’autre : soit « le capitalisme » (l’utilisation particulière que le système économique nommé ainsi fait de la structure discursive) voit juste, soit c’est « nous » (en l’occurrence les psychanalystes que nous sommes) qui avons raison. Mais justement : il faut le démontrer.
En ce sens, il s’agit pour moi de reprendre une vieille question encore non résolue de façon satisfaisante : à savoir le rapport entre fantasme et discours.
Or, la situation actuelle nous concerne non pas par son actualité, mais par son énormité (mais ça dépend du fantasme avec lequel on se penche sur cette question). Pour moi, c’est comme avec une éruption volcanique : une chose sont les dégâts, etc., et autre chose sont les faits de structure que ça laisse à ciel ouvert, comme on dit.
Je crois que cette actualité-là va durer pour le reste de notre vie et encore plus. On est vraiment dans un chantier inouï. Avec des questions techniques, politiques, historiques, philosophiques, épistémologiques, éthiques, culturelles, de société, et j’en passe.
Tout, absolument tout, est à revoir. Et la nécessité d’une scientificité imprédicative se fait sentir encore avec plus de force.
Et là, la psychanalyse a son mot à dire, puisque « tout ça » est une affaire de signifiance. Voilà le gros morceau. Et il nous faut nous en expliquer.
Donc, le programme est en réalité assez vaste et il y a de la place pour beaucoup de réflexions. Dans cet ordre de choses, je pense tout à fait à la nécessité de revenir aux questions que « Fonction et champ de la parole et du langage » nous amène, surtout si on l’envisage à partir des problèmes que le dit « discours » capitaliste (qui à mon sens n’en est pas un), et son utilisation idéologique (perverse, je veux dire) de la lettre, produit. L’euphémisation de la parole peut être une question à considérer, par exemple. Mais, plus avant, il y a aussi de quoi se préoccuper de l’usage fait, dans les milieux financiers des « outils » dits formels (théorie fractale et théorie du chaos entre autres), dans leurs magouilles spéculatives.
Personnellement — et puisque je pense que tout ça est une affaire de discours, c’est-à-dire une affaire signifiante, voire de littoralité de la lettre — je m’intéresse actuellement aussi aux « états limites » dans l’histoire par l’introduction et/ou l’effacement de certains signifiants (ça m’impressionne beaucoup quand Freud affirme que le protestantisme est un retour du refoulé), par exemple l’introduction du christianisme en Scandinavie. Il y a un savant danois, Keld Zeruneith, qui a fait un travail énorme à cet égard (il s’intéresse à ce qu’il appelle « l’histoire de transition »). Peut-être qu’il nous faudrait passer par des faits de cet ordre pour véritablement comprendre pourquoi diable l’idée même de laisser de côté la théorie de la valeur nous laisse tellement perplexes. C’est dire la force de l’idéologie capitaliste.
Enfin, je veux simplement dire par là que c’est un immense chantier qu’on ouvre ainsi. Peut-être qu’il nous faudrait penser a un colloque sur la question et voir ces séances de séminaire comme une étape de préparation.

Osvaldo Cariola,
le 8 mai 2020

Dates, horaire, lieu
Les vendredis qui précèdent la lysimaque, à partir d’octobre, soit les 9 octobre, 6 novembre, 4 décembre 2020, et 8 janvier, 12 mars, 9 avril, 14 mai et 11 juin 2021, au 7 bd de Denain, 75010 Paris, code 29A10, interphone, escalier B, 1er étage à gauche.
Entrée libre.

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