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Paris, Séminaire

Osvaldo Cariola
Marc Saint-Paul
René Lew
06 12 12 85 97

L’engagement de la psychanalyse (XXXII)

Chaos, catastrophes et complexités

 

« […] Je vous ferai remarquer également que tout ce que nous venons de toucher et qui aboutit au mot champ, c’est le mot que j’ai employé quand j’ai dit Fonction et champ de la parole et du langage, le champ est constitué par ce que j’ai appelé l’autre jour avec un lapsus lalangue. Ce champ considéré ainsi en y faisant clé de l’incompréhension comme telle, c’est précisément cela qui nous permet d’en exclure toute psychologie. Les champs dont il s’agit sont constitués de réel […].
La vérité en question dans la psychanalyse, c’est ce qui au moyen du langage, j’entends par la fonction de la parole, approche, mais dans un abord qui n’est nullement de connaissance, mais, je dirai, de quelque chose comme d’induction, au sens que ce terme a dans la constitution d’un champ, d’induction de quelque chose qui est tout à fait réel, encore que nous n’en puissions parler que comme de signifiant. »

J. Lacan, Le savoir du psychanalysteséance du 2 décembre 1971.

« Lalangue a le même parasitisme que la jouissance phallique par rapport à toutes les autres jouissances. Et c’est elle qui détermine comme parasitaire dans le réel ce qu’il en est du savoir inconscient. Il faut concevoir lalangue. Et pourquoi pas, pourquoi pas parler de ce que lalangue serait en rapport avec la jouissance phallique comme les branches à l’arbre. […] Et alors, disons que lalangue, n’importe quel élément de lalangue, c’est, au regard de la jouissance phallique, un brin de jouissance. Et c’est en ça que ça étend ses racines si loin dans le corps. »

J. Lacan, Les non-dupes errent, séance du 11 juin 1974.

Le champ, l’induction — dans un contexte où Lacan venait d’évoquer les champs magnétiques —, et par la suite la figure de l’arborescence, soit la structuration branchée, catastrophe (au sens de René Thom) généralisée, et même fractalisée : les métaphores utilisées par Lacan pour parler, dans un langage encore et nécessairement préconceptuel, de Lalangue (ou lalangue) résument aussi bien du séminaire de cette année qui se propose d’interroger en quoi, comment, les théories, dynamiques, des champs et leurs outils spécifiques, conceptuels et mathématiques, peuvent concerner la psychanalyse. Nous nous intéresserons en particulier au chaos et aux attracteurs étranges, aux catastrophes et à la morphogénèse, aux fractales et aux systèmes dissipatifs.

La dynamique qualitative thomienne, ou théorie des catastrophes, s’appuie simultanément sur trois registres top(olog)ique, dynamique et économique, qui ne sont pas sans parenté avec ceux de la métapsychologie freudienne. Les régulations énergético-dynamiques s’y associent aux structurations topologiques pour rendre compte des genèses et transformations de formes, équivocités, transitions et ruptures. Cette approche explique naturellement les phénomènes d’homophonie, elle se couple à la grammaire casuelle et à la sémantique narrative, et ouvre à des logiques qualitatives. Ses apports spécifiques pour une lecture dynamique de la modalité, donc ses contributions aux logiques modales, seront notamment à étudier dans la perspective freudienne qui attribue aux tensions modales — au premier rang desquelles le conflit entre désir et interdit — le rôle moteur de la dynamique psychique.

La dynamique symbolique, qui n’est pas sans liens — à préciser — avec la dynamique thomienne, s’intéresse pour sa part à l’ordre qui préside au chaos, ou y réside, en particulier dans les attracteurs qualifiés d’étranges, si fréquents dans la nature : ici encore le champ s’organise selon des jeux d’attracteurs et de répulseurs, et les trajectoires ou coupures qui parcourent et révèlent ce champ témoignent d’impossibles effets de la structure, syntaxique, du template (gabarit ou templet) sur lequel elles se (re)portent. En particulier le lien de cette approche avec la théorie des tresses invite à une lecture renouvelée de la dernière partie de l’enseignement de Lacan s’appuyant sur les nœuds et les chaînes. Ces templets, dont certains ne supportent que des familles limitées de nœuds/chaînes (par exemple de chiralités fixées), alors que d’autres sont universels, nous dotent de passerelles entre les approches nodales, les considérations dynamiques, et les théories des graphes (et donc les approches syntaxiques et logiques). Ils proposent de nouvelles raisons pour l’organisation nodale, en faisant apparaître les divers lieux de (choix de) nouages ou de ratages possibles du nœud ou de la chaîne, ainsi que les enjeux de l’intrication des chiralités.

La théorie du chaos ouvre encore sur les théories de l’oscillation, des résonances, et de la répétition, et l’hypothèse ergodique y implique(rait) la répétition du passage au voisinage du lieu des conditions initiales. Cette hypothèse sera à reconsidérer avec la théorie des fractales, en interrogeant également la récursivité qui paraît caractériser les développements du chaos et des fractales, à suivre également la lecture philosophique qu’en donne Paul-Antoine Miquel :

« […] un attracteur étrange a une forme qui n’est jamais dépliée, une structure qui n’est jamais achevée, puisqu’est inscrite en elle la dépendance vis-à-vis des chemins qui mènent pourtant jusqu’à elle. Cette forme, quoique possédant une structure, n’a pourtant jamais fini d’être engendrée. Elle ne saurait être donnée indépendamment de la façon dont elle est engendrée. Ce n’est donc pas trahir sa nature que de dire qu’en un certain sens elle n’est pas déjà faite. Elle se fait, et elle est même ce qui fait que tous les chemins d’évolution qui mènent jusqu’à elles se font. J’ai fait surgir, dans le champ même de la réflexion de la science, en plus de l’événement, un futur qui l’ordonne, mais la forme de ce futur n’est pas donnée à l’avance. Elle n’a pas un sens indépendant de l’événement au sein duquel elle s’inscrit.
Je suis en train de désigner ainsi l’émergence d’un ordre qui n’est cependant pas une fin, […]
Cette forme se nourrit en effet de l’événement, comme ce qui fait qu’elle garde sa structure ouverte, comme ce qui fait qu’elle devient moins agie qu’active. Elle s’organise. [ …] »

Paul-Antoine Miquel, Comment penser le désordre ?, p. 258.

Les définitions formelles des attracteurs dynamiques, en tant que satisfaisant à des systèmes d’équations différentielles, peuvent encore montrer une nouvelle voie pour aborder la récursivité de la signifiance. Mais il ne suffit assurément pas de s’en tenir aux seules approches mathématiques-formelles, voire scientifiques du chaos ou des catastrophes, quand notre tâche à rendre compte du champ dont la psychanalyse s’occupe, où sont aussi à interroger les rapports entre loi et anomie, désir et dés-ordre, tuchè et automaton, intrication et désintrication pulsionnelle — pour n’en citer que quelques uns — et où répétition, cyclicité et acte, sont en jeu(x).

D’où la nécessité pour nous de mieux articuler et produire aussi les jeux d’outils conceptuels requis, dans le cadre d’un organon en quelque sorte toujours à venir. Entre autres par la reprise des apories auxquelles la psychanalyse nous confronte. Par exemple les questions que la libido (lalibido ?) depuis toujours nous a posées quant aux traits d’entropie et de néguentropie qui semblent être présents dans son développement (voir les travaux de Siegfried Bernfeld à cet égard), et qui de nos jours s’avèrent pouvoir être réactualisées d’une façon beaucoup plus pertinente (enfin, peut-être, c’est à voir) par le biais du concept d’« anti-entropie » proposé par Bailly et Longo.

L’organon à élaborer doit en effet faire place —à côté de l’automaton participant, mais pas seulement, de la récursivité signifiante, et de la tuchè comme objet cause— à quelque chose de l’ordre de la « closure to efficient causation » (clôture à la causalité efficiente) dont parlait Robert Rosen pour distinguer un organisme d’un système matériel, c’est-à-dire à ce qui semble être la condition de possibilité de la « criticité étendue » propre à tout système complexe (c’est-à-dire émergent par insistance anti-entropique). Cela nous importe car ladite place (pourrait-on parler là d’une sorte de dynamique nycthémérale dans sa production ?) constitue à proprement parler le lieu même où le sujet qui nous intéresse trouve sa Heim et dont il dépend aussi bien quand il est Heimlos.

Il est vrai que l’« appareil psychique » freudien est à beaucoup d’égards à considérer comme un parasite, d’ailleurs parfois assez encombrant. Mais il participe néanmoins de l’ordre du vivant (ne serait-ce que par le brin de jouissance dont parlait Lacan), et doit donc être traité comme tel. D’où notre intérêt ou nécessité de l’épingler ou de chercher à l’arraisonner avec une conceptualisation conséquente.

Éléments de bibliographie :

  • généralités : Alain Boutot, L’invention des formes, Paul-Antoine Miquel, Comment penser le désordre ?
  • sur le chaos et la dynamique symbolique : à la suite des travaux de R.F. Williams et Joan Birman : Robert W. Ghrist, Philip J. Holmes, Michael C. Sullivan, Knots and links in three-dimensional flows, Robert Gilmore et Marc Lefranc, The topology of chaos.
  • Sur les catastrophes : cf. les textes de René Thom, Jean Petitot, Michèle Porte, Per Aage Brandt.
  • Sur l’anti-entropie: Francis Bailly et Giuseppe Longo, « Biological organization and Anti-entropy », in Journal Biological Systems, Vol. 17, No. 1, pp. 63-96, 2009

M. S.-P. & O.C., les 25 et 26 juin 2019

Dates, horaire, lieu
Les vendredis qui précèdent la lysimaque, à partir d’octobre, soit les 11 octobre, 15 novembre, 6 décembre 2019, et 10 janvier, 28 février, 13 mars, 24 avril et 12 juin 2020, au 7 bd de Denain, 75010 Paris, code 29A10, interphone, escalier B, 1er étage à gauche.

Entrée libre.

Paris, Atelier

Marc Saint-Paul
marcsaintpaul@online.fr
06 61 52 07 07

Atelier de logique
Dynamique symbolique et dynamique qualitative pour la psychanalyse

L’année 2018-2019 nous aura permis une première rencontre avec les théories des « systèmes » dynamiques, en l’occurrence la dynamique qualitative de René Thom, mobilisée également par ses élèves, notamment Jean Petitot et Michèle Porte, dans différents champs des sciences humaines : linguistique, sémantique, psychanalyse…
Pour une synthèse des questions étudiées, cf. l’article « Dynamique qualitative thomienne (éléments) et schématisme de la psychanalyse » rédigé pour le colloque de Freuds Agora et Psychoanalytische Bibliothek, Place et raison de la pulsion de mort dans le schématisme de la psychanalyse, des 7-10 juin de Berlin.
Ce travail sera à poursuivre en 2019-2020 en interrogeant l’approche qualitative dans le contexte de la logique modale, cf. les travaux de Per Aage Brandt.
Il sera surtout à étendre à la dynamique symbolique — dont les liens avec la dynamique qualitative seront à préciser — outil majeur pour l’analyse topologique des systèmes chaotiques (attracteurs étranges) avec la théorie des tresses, et qui permet donc une nouvelle lecture, dynamique, des nœuds et chaînes.

L’atelier visera à une familiarisation avec les concepts et outils mathématiques des théories du chaos, également mis à l’étude dans le séminaire du vendredi 2019-2020 — cf. le programme de ce séminaire pour d’autres éclairages — ainsi que dans le séminaire de Dimensions de la psychanalyse préparatoire à son colloque de 2020.

Repères bibliographiques sur la dynamique symbolique,
à la suite des travaux de R.F. Williams et Joan Birman, entre autres :

  • Robert W. Ghrist, Philip J. Holmes, Michael C. Sullivan, Knots and links in three-dimensional flows,
  • Robert Gilmore et Marc Lefranc, The topology of chaos.

M. S.-P.

Dates, horaires, lieu
D’octobre à mai, une séance par mois, les jeudis qui précédent les après-midis ou colloques de la Lysimaque, soit les 10 oct., 14 nov., 5 déc. 2019, et 9 janv., 27 fév., 12 mars, 23 avr. et 14 mai 2020, à 21h,
au 42 rue Liancourt, 75014 Paris, code puis interphone, 3ème étage à gauche.

Paris, Séminaire

Osvaldo Cariola
Marc Saint-Paul
René Lew
06 12 12 85 97

L’engagement de la psychanalyse (XXIX)

Les trois points-noeud :
logique, grammaire, homophonie et leur nouage